L'originalité de GDS/VCDA

Il est commun de souligner les disparités économiques entre le milieu rural et le milieu urbain en Inde. Mais la frontière entre ces deux mondes ne se réduit pas à l'économie. L'organisation sociale, les statuts et problèmes des défavorisés - notamment ceux des femmes -, les références culturelles, les expressions de la langue parlée (même là où la langue écrite est unique, comme au Maharashtra) sont autant de barrières infranchissables. Ces barrières ne disparaissent pas comme enchantement avec le développement des moyens de communication, ni la globalisation qui ne vise que le monde urbain. Au contraire, les disparités augmentent à mesure que la classe moyenne des grandes villes s'occidentalise et construit ses propres barricades: individualisme, communautarisme, fanatisme religieux et patriotique...

C'est dans ce contexte qu'il faut situer les mouvements de réforme sociale et les actions des ONG. Il y a des différences flagrantes entre les ONG urbaines, émanation d'une classe moyenne occidentalisée, et les ONG (ou les action groups informels) intervenant en milieu rural. À l'occasion du séminaire « Culture, Communication et Pouvoir » qui s'est tenu à New Delhi en avril 1997, des militants d'organisations urbaines et rurales ont pu se rendre compte des divergences profondes entre leurs perceptions des problèmes sociaux et leurs formes d'intervention. (Voir notamment Padalghare & Maid 1997; Poitevin 1997; ainsi que plusieurs chapitres de la série « Communication Processes ».)

Par exemple, les interventions des ONG féministes en milieu rural se soldent le plus souvent par un échec en raison des différences de nature des problèmes spécifiquement féminins : les femmes des villes souffrent d'isolement, alors que celles des campagnes sont très fortement intégrés au tissu social et veulent aborder collectivement les questions de réhabilitation et de statut. Dans de nombreux villages, des femmes de basse condition sociale participent à la vie politique (parfois comme élues majoritaires des assemblées locales), alors qu'en ville seule une élite féminine/féministe relativement cultivée a pu avoir accès au pouvoir. Les mouvements de libération des intouchables (dalit), soutenus par les femmes qui y voyaient une occasion d'émancipation et de progrès social, reproduisent aujourd'hui les schémas de domination masculine qu'ils affirmaient vouloir éradiquer (Heuzé 2005). Les problèmes et les solutions (par exemple face à la violence conjugale) ne sont donc pas transposables.

De fait, les ONG urbaines s'intéressent peu à la vie rurale, et, quand elles le font, elles s'appuient le plus souvent sur des stéréotypes de pensée cultivés par la classe moyenne. Ces stéréotypes sont un parfait reflet des préjugés sur l'Inde entretenus par les ex-colonisateurs. Cette distance culturelle entre le milieu rural indien et le monde cosmopolitain (du « global village ») ne peut que s'accroître : la plupart des sites web consacrés à l'Inde sont l'oeuvre de groupes religieux ou politiquement engagés : dalits, communistes, gandhiens, ultranationalistes etc.

Au Maharashtra, la plupart des interventions en milieu rural sont l'oeuvre de travailleurs sociaux téléguidés par des leaders politiques (le Shiv Sena, un parti d'extrême-droite, est très actif), encouragés par les notables locaux, ou/et agissant au nom d'idéologies interventionnistes. Il n'est pas question de coopération démocratique dans leurs manières de procéder, même s'ils ont récupéré le terme « conscientisation » inventé par Paolo Freire et utilisé initialement par Guy Poitevin et Hema Rairkar.

C'est dire que l'approche « démocratisation active » de GDS se situe à contrecourant de celle de la plupart des actions des ONG. De nombreuses tentatives de noyautage ont eu lieu, quelques animateurs ont même été séduits par des organisations au service d'idéologies politico-religieuses, mais ces tentatives ont jusqu'ici pu être déjouées grâce à la détermination des animateurs sociaux, leur attachement aux principes démocratiques, et l'autonomie financière dont bénéficie GDS (par la médiation de VCDA). Le meilleur soutien que des Occidentaux conscients de l'enjeu politique puissent apporter à cette action, est de préserver l'autonomie de VCDA/GDS.

Bernard Bel


Références

Heuzé, Djallal (2005). Inde exemplaire et fragile. In (G. Poitevin) « Ambedkar ! Des paysannes intouchables chantent leur libérateur ». Éditions Karthala, 2009. http://hdl.handle.net/11041/sldr000011/Heuze.pdf

Padalghare, Pandit; Maid, Jitendra (1997). Communication, culture and power. Séminaire « Culture, Communication and Power » organisé par le Centre de Sciences Humaines et le CCRSS. http://ccrss.org/comcupow.htm

Poitevin, Guy (1997). Figures of communication. http://ccrss.org/figcom.htm